mardi 19 mars 2019

Coucou 19 mars - La fête de Bird

Coucou les Coucous!

On s’est quitté sur un joyeux Happy Birthday dans l’épisode précédent, et j’aimerais qu’on enchaine avec un autre anniversaire, si ça vous dérange pas, avant de repartir à vélo tel que prévu… Siouplaît, merci! D’une part, ça va nous donner un break de pédales et de selle, et bien qu’il s’agisse d’un petit détour dans le temps et l’espace, vous verrez qu’en bout de ligne, ça fera du sens; et surtout, vous aurez le plaisir d’avoir découvert au passage, une tradition très particulière...

La fête de Bird
Le mois dernier, c’était l’anniversaire de mon ami Bird. À chaque année, c’est toujours la même chose : il faut se battre avec lui pour lui offrir un cadeau. D’abord, en Thaïlande, l’échange de cadeaux n’est pas une tradition. Souvent, cela met dans l’embarras la personne qui le reçoit, et qui se sent une obligation de répondre avec un équivalent, au niveau monétaire. Et ce n’est pas tout le monde ici qui a les moyens d’acheter quelque chose qui n’était pas prévu au budget. Donc, on évite les malaises simplement en partageant un repas et en offrant un gâteau personnalisé, au dessert. Cette année, c’est moi qui avais la mission d’aller chercher en cachette le gâteau que Nang, la femme de Bird, avait commandé. À la pâtisserie, quand la dame au comptoir m’a montré sur un bout de papier tout ce que Nang voulait qu’on écrive sur le gâteau, j’ai éclaté de rire. J’ai aussitôt téléphoné à Nang.
- Nang, es-tu bien certaine de vouloir tous ces mots sur un gâteau?
- Oui, pourquoi?!
- La pauvre dame va passer l’après-midi là-dessus…Tu devrais peut-être l’écrire dans une carte, à part?
- Bonne idée! Achète une carte aussi!
- Ok. On écrit quoi d’abord sur le gâteau?
- La même chose! Je vais écrire autre chose dans la carte…
- Parce qu’il reste autre chose à ajouter?
Or, quand je dis personnalisé, voici à quoi ça ressemble…



Et, s’il est difficile d’offrir quoi que ce soit au fêté sans le mettre mal à l’aise, une journée d’anniversaire, pour Bird, c’est l’occasion de… donner des cadeaux! Enfin, d’une certaine manière, parce que c’est la journée qu’il choisit pour « offrir aux plus démunis ».

D’abord, dans les semaines qui précèdent son anniversaire, il identifie une école de village, un orphelinat ou une organisation qui vient en aide aux enfants moins fortunés. Il communique ensuite avec eux pour s’enquérir de leurs besoins. Puis, la veille de sa fête, il la passe dans les magasins à acheter le nécessaire, et du matériel scolaire, et des gâteries pour les tout-petits.
Cette année, il s’agit d’un centre pour enfants maltraités, le « Rangsit Babies Home ».
Le matin, on remplit le coffre de la voiture. Et on place les boîtes supplémentaires sur le siège arrière. J’estime qu’il y en a toujours pour plusieurs centaines de dollars, mais ça, Bird n’a jamais voulu me le dévoiler…
- C’est pas le prix qui compte, c’est le geste!




Et pendant que nous sommes derrière la voiture, faut que je vous montre un truc qui me fait rire… La voiture de Bird, c’est une Mazda ELEGANCE. L’an dernier, lors d’un accrochage, il s’est fait enfoncé le coffre. Il a envoyé la voiture au garage du coin, où les mécaniciens ne sont pas très lettrés…
La voiture est revenue, mais elle n’était plus une ELEGANCE.




Ça se prononce Élac-gnane... Ostie que j’ai ri quand la voiture est revenue du garage.
Je la ris encore.
Bref, ce matin-là, on sort avec la Élac-gnane emplie à ras bord de denrées, sauf qu’il y a un nouveau twist qui s’est ajouté au jour d’anniversaire : Bird annonce qu’on fera d’abord un stop à la poissonnerie du marché local...
- Tu veux apporter du poisson aux enfants?
- Non! Je veux les libérer. Je veux les relâcher dans la nature.
Relâcher des poissons dans la nature? Ah ben celle-là est bonne! Maudit bouddhiste à m...
Je blague. C’est effectivement un très beau geste, et une idée géniale, dans la mesure où tu n’introduis pas une grosse espèce invasive brune dans une beau bassin de petits poissons roses. Ou le contraire.
Au marché, le dilemme. Des poissons par dizaines. Lesquels seront épargnés? Je demande à Nang :
- Nang, comment on choisit un poisson?
Elle me regarde comme si j’étais le dernier des cons.
- T’as qu’à le pointer du doigt, Bruno.



Après le marché, c’est direction Rangsit Babies Home, où nous vidons le contenu du coffre, et nous plaçons le tout sur une table à l’entrée. Je prends quelques clichés, puis nous sommes invités à faire le tour du propriétaire avec une des responsables, qui nous explique brièvement le travail du centre. Au mur, une liste des besoins et problèmes des enfants qui y sont traités en ce moment. Je lis mais je ne comprends pas. Bird me fait la traduction des expressions que je ne connais pas.
Je comprends un peu mieux pourquoi on ne nous les enseigne pas à l’école de langue, ces mots-là.
On ne voudrait pas qu’ils existent.
Nous retournons à la voiture. Avant de partir, après une dernière photo, je ne peux pas m’empêcher de remarquer que Bird avait ajouté à l’essentiel scolaire des enfants beaucoup de gâteries.
- Quand j’étais jeune, nous étions pauvres, et je n’ai jamais mangé de dessert.
Il est trop poli et bien élevé pour préciser sa pensée, mais à son ton, je saisis à ce moment que c’est sa manière de dire « (et je fais discrètement le geste) à la vie » .
Reconnaissance, générosité, vengeance et célébration, quel beau mélange...
Allez hop!





Nous partons vers un temple qu’il a identifié, à plus d’une heure de route, au milieu d’une forêt, et loin de tout village. Il nous reste dans la voiture encore des denrées qui sont destinées aux moines : des produits nettoyants, des vêtements, des savons, et un peu de gâteries aussi. Bird a trouvé le temple par hasard, sur Google Map, en se disant qu’un temple si isolé doit assurément avoir besoin d’aide.
Et heureusement que le GPS existe, parce que même grâce à lui on en a viraillé un bon coup. Quelle ne fût pas notre étonnement de voir apparaître au milieu du bois, au bout d’un champ, ceci…


Petit temple qui a des grands besoins? Fiou. Ça n’a rien à voir avec les temples traditionnels qui pullulent dans le paysage, et je lui trouve tout de suite une allure un peu louche... Me semble que si je me partais une secte, ça pourrait ressembler à ça. Un Range Rover de l’année nous bloque l’accès au bureau des donations.
- Bird, tu es bien certain que...
Il ne me laisse pas terminer ma phrase.
- C’est un temple et une école de Bouddhisme, et ils étudient les enseignements d’un maitre que je respecte beaucoup, et que j’ai moi-même étudié au temple.
- Ah bon!
Bird a été moine pendant 4 mois, il y a quelques années, je vous le rappelle, et son plus grand souhait serait de finir sa vie dans un temple.
J’étais d’ailleurs allé le visiter à plusieurs occasions, et chaque fois je ne savais pas de quoi je pouvais lui parler, alors on passait de grands moments à ne rien se dire.
Pensez-y : on jase de quoi avec quelqu’un qui est venu s’isoler du monde pour apprendre à méditer et vivre au moment présent? On lui parle de sport, de famille, de la pluie et du beau temps? Je n’osais pas déranger sa retraite et sa concentration…
Puis, avec ses cheveux et ses sourcils, rasés, il me faisait un peu peur mon ami. Glabre, il avait une vraie tête de moine. Et il parlait toujours sur un ton de moine, et il racontait des histoires de moine, en regardant dans le vide. Le vide de moine, que j’appelais ça. C’est comme parler en regardant toujours dans sa tête.
Je le trouvais tellement intense qu’il me donnait envie de rire, souvent, mais je me retenais, de peur de déranger et de pécher, comme pour un pet dans une église.
Je gardais donc mon sérieux, et j’essayais de comprendre. Mais dès qu’il avait une tâche à accomplir, j’en profitais, et j’allais rire un bon coup aux toilettes.
Mais, c’était un fou rire qui se terminait parfois en larmes, parce qu’au fond, j’avais peur d’avoir perdu mon ami.





Alors, nous voici avec nos boites à offrir, dans un temple qui n’a pas l’air d’être fréquenté par des tout-nus, pardonnez-moi l’expression, et c’est la prochaine question qui me chicote… Est-ce qu’on ne devrait pas « donner » ailleurs où ils en auraient plus besoin?
- Bruno, ce n’est pas l’endroit qui compte…
- Je sais. C’est le geste!
Ça m’avait frappé la première fois que j’avais fait le « tambon » au temple bouddhiste, le rituel où tu allumes une chandelle par ici, de l’encens par là, puis tu achètes une fleur de lotus, tu la poses devant la statuette, tu fais 3 courbettes, et quand tu lèves la tête…
Ta fleur est disparue! Le même mec qui me l’avais vendue l’a ramassée pour la revendre au prochain. On m’a expliqué que personne n’avait volé MA fleur.
Parce que je l’avais déjà offerte.
C’est pour le geste que j’avais payé.



Mais notre mission n’était pas terminée! Il nous restait à libérer les poissons de leurs grands sacs de plastique. En marchant autour du temple accompagné d’un moine, avec lequel Bird parle le moine, nous apercevons une joli bassin d’eau, qui entoure un beau pavillon. Je fais signe à Nang. Les poissons? Dans l’eau?
Nang est d’accord. Nous commençons à avoir faim, et les poissons dans l’auto doivent sûrement commencer à avoir chaud. Bird pose la question au moine, qui est ravi.
- Bien sûr que vous pouvez libérer vos poissons ici, il s’agit du bassin de la Princesse Bajrakitiyabha, dont voici d’ailleurs le pavillon personnel.
Ah! On la connaît bien, Bird et moi, la Princesse Bajrakitiyabha, parce qu’elle court des triathlons, et un des membres de son équipe est un ami à nous, P’Chang.
Est-ce un signe? Non.
Mais c’est une bonne occasion de remettre des poissons à l’eau.



Ensuite nous nous sommes arrêtés au premier petit resto pour y manger des petites soupes super épicées, des « kuaitiao rua », communément appelées les « boat noodles » : à seulement 50 sous le bol, si tu en manges 10, tu as en bonus un bol gratis, et sans doute, une sacrée chiasse le lendemain matin. On apaise le feu avec un petit dessert à la noix de coco, le khanom thuay. Chaque fois, une délicieuse expérience.

  
  
   

Alors la morale de cette histoire? Parce qu’il y en a peut-être une…
Quelques jours plus tard, en sortant du centre d’achats Future Park près de chez moi, je trouve par terre dans le parking, l’équivalent de 10 dollars canadiens en thaïs bahts. Je le ramasse instinctivement, parce qu’on nous conseille de toujours ramasser les sous qui trainent par terre en Thaïlande; ils arborent l’image du roi, et c’est un crime que de fouler son image. Et là, je suis dans le stationnement, avec l’argent dans les mains, et je ne me sens pas bien du tout. Je sais que 10 dollars pour quelqu’un ici, c’est parfois une journée de travail. Moi, je n’ai pas besoin de dix dollars, ni aujourd’hui, ni demain, et de toute manière, cet argent-là, pas parce que je l’ai trouvé qu’il m’appartient. Du moins, pas encore. Je suis mêlé. Je ne crois pas au karma. Mais oui, un peu quand même. Je ne sais plus! J’ai besoin d’une opinion de bouddhiste. J’appelle Bird. Pas de réponse. J’appelle Nang. Elle me conseille de le remettre là où je l’ai trouvé.
-Mais, ça va partir au vent!
-Ok, reste là, et attends. Quelqu’un viendra peut-être…
Alors je me suis planté là, au gros soleil, avec les bahts à la main, pendant 10 grosses minutes, sans succès. Je suis rentré à l’Institut. J’ai déposé l’argent dans une boîte pour les dons à l’organisation Caritas, à la réception.





Étais-je inspiré des beaux gestes posés précédemment par mon ami Bird? Je ne sais pas. Quoiqu'il en soit, je me sentais bien.
Et dans ma tête, j’avais réglé ce dilemme moral pour un bout de temps.
Non mais, quelles sont les chances de trouver du cash par terre deux fois dans une année?
Pfff! Dans mon cas, 2019, c’était dans la poche...
Du moins, c’est ce que je croyais.
Trois semaines plus tard, c’est en grimpant une côte abrupte à vélo, entre la plage de Rawai et celle de Karon sur l’île de Phuket, un peu écoeuré, assoiffé, saoulé de soleil, que j’ai trouvé 40 bahts par terre. Deux billets de 20 bahts. À peu près une piastre et demi. Au lieu de me sentir coupable de ramasser l’argent, cette fois-ci j’ai regardé au ciel, et j’ai dit merci! Je l’ai gardé dans ma main. 200 mètres plus loin il y avait un dépanneur. Je me suis acheté de l’eau et un petit Coke.
En sortant, à la porte, j’ai remarqué qu’il y avait une boîte de dons pour une école du quartier. Karma, vous croyez?
Il aurait fallut que je fouille dans ma pochette, et que, et que… Je ne l’ai pas fait.
Paresse? Ingratitude? Avarice?
En tous les cas, si c’était un test, je l’ai lamentablement échoué.
Et j’allais le regretter.


A suivre...














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