La rumeur a circulé. "Paraît que ça se termine bientôt; "ils" vont la retirer des ondes, d'ici deux semaines, gros max." Le ragot m'a rejoint parce que j'ai tendu l'oreille pour mieux saisir une conversation entre ados qui, par un bon jeudi matin, commentaient les frasques de la veille d'un certain Bruno Blanchet. La menace qu'ils évoquaient dans leurs propos juvéniles mettaient en évidence le sentiment d'urgence qui anime l'adolescence. Vite, profitons-en maintenant, demain il sera peut-être trop tard. La notion du temps chez les jeunes reste assez primaire. Pour l'heure, ceux-là avaient trouvé un exutoire parfait pour leur besoin de déconner; il leur apparaissait d'autant plus précieux qu'il pouvait disparaître d'une semaine à l'autre au nom de grands principes qui leur échappent totalement. Que voulez-vous, la constipation, à leur âge, reste un mal assez rare et la plus ignoble des poutines passe chez eux sans remords, comme une lettre à la poste.
On a beau être adulte et avoir vu de l'eau couler sous les robinets, on ne sait jamais ce qui se cache derrière une rumeur. Rassurez-vous, petits enfants, l'émission était encore au poste mercredi dernier, comme elle l'a été chaque semaine depuis que j'ai épié vos rumeurs. Mais vous n'avez pas tort de vous inquiéter. On ne sait jamais. Surtout que dans le cas du dénommé Blanchet, vos aînés demeurent perplexes et c'est bien pour dire, mais ça n'a jamais aidé personne que d'échapper aux étiquettes toutes faites. C'est si pratique, des étiquettes: ça sauve du temps. Ce n'est pas une question d'urgence comme à votre âge, c'est juste qu'on fatigue plus vite en vieillissant.
Il s'appelle Bruno Blanchet et il doit être comédien ou quelque chose dans le genre, on n'a pas fini de réviser les définitions de tâche. Quoi qu'il en soit, il a manqué son rendez-vous télévisuel l'an dernier quand Radio-Canada, qui l'avait mis au grill horaire du samedi soir, a changé d'idée à la dernière minute. Remarquez, la décision de la société d'État n'avait rien pour surprendre; quand on sait que cette année les samedis soirs débutent avec Denise Bombardier, on imagine mal que Radio-Canada ait pu songer à s'administrer la médecine Blanchet.
Flairant le bon coup, la société d'un État concurrent a récupéré concept et concepteur. Difficile de dire ce qui leur est tombé entre les mains; sur son site Internet, Télé-Québec admet son impuissance à décrire l'humour de Bruno Blanchet. Tout au plus avance-t-on les mots "absurde", "folie furieuse", "délire chronique" pour parler de cette demi-heure qui en déconcerte plus d'un.
C'est que Bruno Blanchet a un univers bien à lui, en fait tellement à lui qu'il interprète à peu près tous les personnages qui traversent l'émission N'ajustez pas votre sécheuse (mercredi, 21h). De Khmorr le conquérant à l'impayable caricature d'Anne-Marie Losique, Bruno Blanchet apparaît toujours derrière le masque, souvent avec l'attitude du gars qui se sait reconnu et qui se demande s'il doit continuer à jouer quand même. Avec lui, décrochage et cabotinage deviennent des règles de procédure qui alimentent l'ambiguïté de ses prestations. Bruno Blanchet est-il sérieux quand il hésite, quand il abandonne son personnage pendant une fraction de seconde et qu'il adresse un regard furtif à la caméra, un sourire figé sur son visage? Bruno Blanchet joue-t-il le doute ou bien doute-t-il vraiment?
Si vous avez besoin de réponses à ces questions, vous êtes sans doute perplexes. Blanchet cultive un malaise, une ambiguïté qui le rendent certes insaisissable. Qui plus est, il ajoute à ses interprétations un goût immodéré pour le travestisme et l'exhibitionnisme: non seulement joue-t-il la plupart des personnages de l'émission (sans doute au prix d'un véritable casse-tête de production), il le fait sans rater l'occasion de porter le moins de vêtements possible. Et quand il doit jouer des femmes, il s'agit moins de personnages féminins que de Bruno Blanchet jouant des personnages féminins, puisque ses déguisements sont volontairement grossiers: perruques mal ajustées, maquillage outrancier, costumes approximatifs ne créent pas un nouveau personnage, ils ajoutent simplement à son rôle de cabotin.
Aah, c'est vrai, les textes de Bruno Blanchet voguent sans complexe entre rire gras et farce plate. Même le timing est à côté de la plaque, fait remarquer Dominique, inconditionnel de l'émission. Il faut être très fatigué ou alors gelé dur pour embarquer complètement. Avez-vous remarqué? C'est un truc essentiellement télévisuel; N'ajustez pas votre sécheuse est un miroir déformant braqué sur la télé, et sur la télé uniquement. De la parodie d'Insectia aux fausses pubs en passant par les adresses au public qui commencent derrière le décor, Bruno Blanchet caricature la télé, le plus souvent dans ses pires travers qu'il répète à l'envi. Son langage, ses gags, son imaginaire appartiennent à la télé et ne parlent que d'elle, avec une prédilection pour l'amateurisme inhérent à la profusion des tribunes télévisuelles. Souvent, c'est à peine digéré et restitué avec des mottons gros comme ça. Tout pour vous décontenancer, effectivement, mais ça ressemble encore à la télé.
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