La Presse
9 octobre 2003, LP2 p. 7

Blanchet, Bruno

Carnets urbains

Angle Saint-Hubert et Mont-Royal, un vendredi, 14h30.

Ensoleillé avec passages nuageux. Autour de 20 degrés Celsius. On annonce de la pluie en fin de semaine.

Appuyé sur la boîte aux lettres devant l'agence de voyages, une casquette des Yankees enfoncée sur la tête, j'observe. Quoi ? Je ne sais pas. Si je savais, je ferais autre chose. Tiens, j'avais remarqué l'arrangement floral au milieu de la rue Saint-Hubert. Je sors mon carnet.

J'y pense. Comment ai-je pu écrire la phrase précédente sans mon carnet en main? Mystère. Faudra que je me penche sur la question, comme disent les Hellènes.

Juste le temps d'écrire le mot fleur, pas de s, un sans-abri, cheveux gras, mains sales, ongles longs et noirs, m'aborde, ou plutôt, me tombe dessus.

"Qu'est-ce tu fais, t'es-tu une police?"

-Non, je suis voltigeur pour les Yankees.

"O.K."

Il sort de son pantalon un morceau de fromage qu'il a volé au Provigo, et me l'offre pour deux dollars.

"Pas cher, qu'il me dit, c'est du brie et ça vient de France."

-Non merci.

"Check!"

En gros plan, je vois l'ongle de son pouce qui transperce le plastique, sous l'étiquette. Je décline l'offre.

On disait donc fleur. Bon. Allez. Ça commence bien. Je sens que je suis inspiré.

Et je ne suis pas le seul oh, un lien! car un chien qui tient son maître au bout d'une chaîne décide d'aller au petit coin, au beau milieu du trottoir. Fascinante, cette capacité qu'ont ont les chiens de faire abstraction de ce qui les entoure. Le maître en fait autant. Je veux dire que, le maître fait comme si le chien au bout de la laisse ne lui appartenait pas. Merde.

Sur le coin, un aveugle attend pour traverser. Devant lui, des enfants s'amusent. L'aveugle sourit.

On entend des sirènes de pompier. Un Plymouth Le Baron d'une autre époque, bourgogne et rouille, freine et s'arrête au feu jaune. Derrière lui, un VUS bleu métallique (qui arrivait trop vite car il croyait sans doute passer sur le feu orange) freine sec. Puis son "pilote" klaxonne trop longtemps et frappe sur son volant, l'air exaspéré. Dans le Plymouth, la conductrice, qui pleurait manifestement depuis un moment, essuie ses yeux rougis avec la manche de sa chemise. Puis elle ajuste son triste état du mieux qu'elle le peut dans son rétroviseur. L'homme au 4x4 en profite pour sortir son bras et lui faire un doigt d'honneur.

Le sans-abri traverse la rue et offre son bout de fromage au conducteur. Mauvais calendrier minutage j'avais écrit timing, mais le dictionnaire du Word Macintosh m'a gracieusement offert cette expression française bien connue pour le pauvre homme, qui ne propose pas la plus "vendable" des marchandise, doit-on reconnaître.

Les pompiers passent.

16h. Le ciel s'est couvert.

Une jeune fille me demande en anglais si je viens de Montréal. Elle cherche la station de métro Longueuil. Je lui dis que c'est loin. Elle vient de Boston.

Devant la Fruiterie du Plateau, une vieille dame contemple l'étalage de tomates en branche, en solde aujourd'hui. Son air béat traduit une joie démesurée, pour... l'occasion. Nos regards se croisent. Surprise dans son petit moment de bonheur, elle sent le besoin de s'expliquer. "Sont tellement belles, les tomates, qu'elles ont pas l'air vraies!" dit-elle, l'oeil brillant et le sourire fendu jusqu'aux oreilles.

Je remarque l'affiche dans la vitrine de la bijouterie. "Achetons vieil or". J'ai envie de faire un jeu de mots, mais je me retiens.

Une petite fille se jette à plat ventre sur le trottoir.

"Tu m'avais dit que je pouvais en avoir un ! Bou hou!"

Sa mère lui en donne un. La petite se relève, fière. Puis elle se remet à pleurnicher. Elle s'était allongée dans le truc du chien.

Des adolescents m'ont reconnu.

"Hey, Man, qu'est-ce que t'écris?"

Rien. J'écris rien.

Mais j'en écris plein.

17h. Seize degrés à l'extérieur. Il fait soleil. Deux amoureux se tiennent par la main.

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