Dix-neuf heures. Aucun nuage dans le ciel. En ville, dans de telles circonstances, on peut voir l'étoile Polaire. À moins que ce ne soit la station spatiale.
Je vais au Musée d'art contemporain.
Dans la rue, un homme d'une soixantaine d'années, veste verte sur un col roulé beige, pantalon foncé, souliers confortables, se balade, d'un pas léger, en sifflotant un air vaguement rock détente.
Il a un sac de plastique du Hypermarché sur la tête.
Je marche derrière lui ou il marche devant, c'est selon. Mais dans les deux cas, il a un sac de plastique du Hypermarché sur la tête. D'où je suis, je peux maintenant bien lire l'inscription sur le sac, même si depuis une bonne dizaine de mètres, j'avais deviné qu'il s'agissait du logo du Hypermarché bien que je n'aie jamais fait attention à ce logo en particulier (entre vous et moi, je croyais toujours qu'il s'agissait du Provigo), je réussis à le reconnaître au premier coup d'oeil, preuve qu'on n'a pas idée de la quantité d'informations qu'on absorbe dans une journée et c'est la raison pour laquelle j'ai augmenté la cadence afin de m'approcher de lui. Car j'avais réalisé, en reconnaissant le logo, qu'il s'agissait d'un sac de plastique ; et une analyse rapide de son corps se mouvant dans l'espace me confirmait qu'il le portait sur la tête.
À deux enjambées du bonhomme, je comprends son attrait. L'homme ne se contente pas de porter un simple sac de plastique sur la tête, oh non, ce serait trop banal. Lui, son sac, il le porte ajusté. C'est-à-dire que le sac moule son crâne, comme un casque de bain, et plus encore : seul son visage en émerge, de la hauteur du sourcil jusque sous la lèvre. Une coquetterie? Non, son nez est immense.
Peut-être vient-il d'acheter sa tête au marché ?
J'arrive à sa hauteur. Je lui fais bonjour. Il me fait bonjour, en continuant de siffloter. Pendant ce bref instant, j'ai une envie énorme de lui demander la raison pour laquelle il porte un sac du Hypermarché sur la tête. Ou s'il y en a une, raison. Le curieux personnage m'offre un large sourire et, avant même que je n'ouvre la bouche, il s'engouffre dans la ruelle, me laissant pantois. Ça me fait rire. Je lui envoie la main.
Au Musée d'art contemporain, dans le coin d'une immense pièce toute blanche, un ruban à mesurer, comme ceux dont se servent les couturières, gît, enroulé dans un coin. Le reste de la salle ? Vide. Trois personnes s'approchent et contemplent l'objet. Ils piétinent, cherchent un indice autour. Le titre de l'oeuvre ? Ruban.
Sur une toile, une tache. Qui me plaît. Je ne sais pas pourquoi.
La guide s'approche. Une dame d'un certain âge, droite, qu'on devine un peu flyée, l'oeil clair, la peau lisse à l'exception de ces jolis petites pattes d'oie qui trahissent souvent ceux qui se sont bien amusés.
Je lui indique la toile à la tache et j'essaie de lui poser une question de journaliste.
-Madame la guide, dans la vie, on ne comprend pas toujours pourquoi on aime ce que l'on aime, et, dans le cas de l'art contemporain, souvent, on ne comprend même pas l'objet de notre plaisir. Comment on...fait ?
-On fait rien! rit la dame.
-Ah bon?
-La réponse repose à l'intérieur de soi, m'affirme la gentille guide.
Je cherche.
-Au musée, les visiteurs sont partie intégrante des expositions et ils sont essentiels, prétend-elle.
-Essentiels?
-Au même titre que les oeuvres.
Je suis confus. Si l'un ne va pas sans l'autre, ça veut dire que...
-Une oeuvre cesserait-elle donc d'exister lorsqu'on ne la regarde pas?
-Si vous voulez, monsieur.
Wow! Yeah! Je la remercie chaleureusement. Elle secoue la tête, l'air un peu étonnée de mon allégresse soudaine. Elle quitte. Je reste devant la tache. Ma tache. Satisfait.
J'ai peut-être compris, là, ici, maintenant, la raison pour laquelle l'homme moderne porte parfois un sac de plastique du Hypermarché sur la tête.
Pour exister.
Dehors, l'étoile Polaire n'indique plus le nord. Mais je m'en fiche. J'ai mis mon sac de la boutique du Musée d'art contemporain sur ma tête.
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