Alors que 2004 a tout juste huit jours, Bruno Blanchet jette un regard sur 2003 et sur ce drôle d'animal qui fait régulièrement la manchette : l'homme (dans le sens de la femme itou !). Bonne année, tout le monde...
Il était une fois un homme qui prenait sa planète pour un chapeau.
Visage rond, ni laid, ni beau, grandeur moyenne, marié, dans la trentaine : en fait, il y a peu à dire sur l'homme qui prenait sa planète pour un chapeau ; sinon qu'il prenait sa planète pour un chapeau.
Littéralement.
Incapable de distinguer entre eux les objets, et entre elles les choses, il lui arrivait de caresser sa voiture comme sa femme, de saluer des statues et de s'adresser à un chien comme à son enfant.
Étrange ?
Pendant un temps, on crut qu'il plaisantait, car l'homme était reconnu pour son humour singulier n'était-ce pas lui qui, à l'âge de neuf ans, disait vouloir se faire décoller les oreilles pour voler comme Dumbo l'éléphant ? -, mais bientôt, on dut reconnaître qu'il souffrait peut-être de quelque chose de plus grave...
Pourtant, rien ne laissait présager une telle tournure des événements.
Il n'y a pas si longtemps, l'homme était on ne peut plus normal. De nature plutôt simple, il partait travailler, à la même heure, tous les matins, au même endroit. Employé modèle, il exécutait son boulot sans rouspéter.
Heureux de s'astreindre à d'éreintantes heures de labeur répétitif et peu constructif en échange d'une promesse de bonheur matériel éphémère, l'homme jouissait de la vie.
Et il amassait. Des choses. Des biens. Des promotions. De l'importance.
Mais, curieusement, plus il amassait, plus un inextricable vide l'habitait.
C'est alors que, mu par un certain mysticisme que d'aucuns attribuent à sa peur de l'inconnu et à son angoisse viscérale de perdre ses acquis, l'homme commença à chercher le réconfort dans la pratique de certains rituels supposés apaiser ses craintes.
Mais... la promesse de jours meilleurs?
Ce n'était pas assez. Il avait toujours peur.
Il décida alors que rien ne devait être laissé au hasard.
Non content d'avoir inventer les croquettes de poulet en forme de girafe et de pouvoir, quand il le désire, sauter sur place en riant, il voulut alors tout posséder. Tout. Pour s'assurer de ne plus jamais rien perdre.
Le pain, le beurre et l'argent du beurre.
La gourmandise, la paresse et les abdominaux.
La tondeuse, le terrain et la femme du voisin.
Le passé, le présent et l'avenir.
Tous confondus.
Il se mit à brouiller orgueil et haine, à confondre confort et frontière, et à voir dans son nombril le centre de l'univers.
Bientôt, il se mit à voir dans ses alliés des ennemis.
Et il se remit à avoir peur. Très peur. Tellement qu'il se mit à avoir peur d'avoir peur.
Et avec l'argent du beurre, il s'arma, jusqu'aux dents, afin de se défendre contre ceux qui se sont armés pour se défendre contre ceux-là mêmes qui s'étaient procurés des armes pour se défendre.
Jusque-là, on n'y voyait rien de mal; qu'une conséquence directe de la contagion.
C'est le jour où il décida de dépenser l'argent du pain pour envoyer une sonde autour d'une lointaine planète afin de voir s'il y avait peut-être des traces de vie là-haut alors qu'ici-bas, il possédait des millions de voisins qui crèvent de faim que l'on dut se rendre à l'évidence : l'homme avait complètement pété les plombs. Dring dring, pow pow.
Dans son éternelle crainte de l'inconnu, l'homme ne savait même plus la reconnaître en lui, la vie.
Hier encore, il voulait grimper aux échelles de pompier. Essayer de mordre son coude. Gonfler des ballons. Escalader un "grand". S'asseoir dans le désert. Se chamailler avec son frère. Apprendre quelque chose d'inutile. Faire le grand écart. Regarder dormir un éléphant. Oublier. Faire une bonne femme de neige. Écrire à l'homme invisible. S'étendre sur un trottoir. Porter des souliers trop grands. Et marcher contre le vent.
Maintenant qu'il avait froid, l'homme ne voulait même plus de son chapeau trop grand.
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