La Presse
22 janvier 2004, LP2 p. 5

Blanchet, Bruno

Les boules

Comme plusieurs d'entre vous, j'ai décidé de me gâter un peu et d'aller me faire rôtir sur une plage pendant que les autres restent ici et pellettent et gèlent.

Pas organisé et pressé de partir, j'ai opté pour une formule club tout inclus à Cuba. C'est ma voisine, qui revenait justement de Cuba, qui m'a convaincu de choisir le forfait ils-te-prennent-par-la-main-et-t'as-rien-d'autre-à-faire-que-de-te-reposer.

- Tu vas voir, t'en auras pas, de soucis, qu'elle me dit, heureuse d'apprendre que j'ai suivi son conseil.

J'ai un relent de pudeur.

- Je ne suis jamais allé à Cuba et ça me fait drôle de savoir que je vais dans un Club tout inclus alors que le peuple cubain en manque justement, de tout, que je lui réponds, les yeux ronds, au sommet de cette belle naïveté qui fait mon charme.

- T'as juste à leur amener des cadeaux !

- Des cadeaux ?

- Mais oui ! Moi, j'avais amené des boules de Noël et j'ai eu un succès incroyable avec la gang de l'hôtel !

- Ah oui ? Des boules de Noël ?

- Oui. Y'en n'ont pas là-bas. Mais il faut seulement que tu fasses attention de ne pas leur offrir devant tout le monde, parce que ça pourrait les mettre dans la m... Tu comprends. Les communistes, ils n'ont pas vraiment le droit d'accepter des cadeaux de la part des étrangers.

- Ok. Mais si on leur donne quelque chose qu'ils n'ont pas le droit de prendre, comment ils font ensuite pour expliquer à la police communiste le fait qu' ils ont quelque chose chez eux qui vient de chez nous ?

- C'est pas ton problème. Ils savent ce qu'ils font. Arrête de te casser le beigne.

- C'est mon côté parano.

Elle rit.

- Hey, tu diras bonjour à Pedro, le barman, de ma part.

- Pas de problèmes.

Ok. Des boules de Noël... Hum ! C'est une idée. Si ça peut me débarrasser de la culpabilité d'aller exhiber mon "américanitude" dans le Sud, pourquoi pas.

Je fouille dans mon stock des Fêtes et je choisis d'abord les boules de Noël que je trouve laides. Il y en a beaucoup. Beaucoup. À force de fouiller, je finis par toutes les trouver laides. Les boules de Noël, quand ce n'est pas Noël, perdent franchement de leur attrait. Je remplis ma valise. On verra pour l'année prochaine.

En me relevant, j'ai un petit vertige. Ça me stresse toujours de partir.

Dans l'avion, je fais la rencontre de Martine, une agente de bord en vacances. Elle parle couramment l'espagnol et on dirait que ça me rassure. J'essaie de devenir son ami. Ça marche. La semaine s'annonce bien.

À la douane cubaine, un chien cubain renifle les bagages. Les deux douaniers cubains, un tout petit grassouillet avec une moustache et des lunettes fumées et un très grand maigre avec une casquette trop grande, ne sourient pas du tout. Bizarre.

Devant, ils se mettent à fouiller les sacs de deux jeunes, qui ont l'air de trouver ça aussi étrange que moi.

Je jette un coup d'oeil à Martine, qui hausse les épaules.

Qu'est-ce qu'ils peuvent bien chercher, comme ça, à l'arrivée ? D'habitude, c'est au retour d'un voyage qu'on fouille les bagages ? Non ? Qu'est-ce que quelqu'un, qui vient passer une semaine à Cuba, dans un club tout Inclus, voudrait faire passer illégalement aux douanes ? De la drogue ? Ridicule.

Ou...

Des cadeaux !

Shit ! ! !

Mes boules de Noël ! Non ! Comment je vais faire pour expliquer la présence de trente boules de Noël dans ma valise ! ? !

Bordel. J'ai chaud.

Mon cerveau part dans tous les sens.

Euh, c'est pour décorer ma chambre d'hôtel ?

Non, je ne savais pas que j'avais ça dans ma valise, senor ?

Je m'imagine déjà dans une prison cubaine, couché à même le sol, entouré de bandits cubains qui me déshabillent du regard.

Merde.

Le chien s'approche de ma valise. J'espère qu'il ne reniflera pas mes boules. Le douanier me toise, impassible.

Je freake.

Je suis incapable de mentir. Et je sais que Noël, en espagnol, se dit Navidad. Mais, boules... Boles ? Bolas ? Bolas ! J'avoue tout.

- Eh...senor, eh, yo tengo les bolas de Navidad .

Le grand maigre écarquille les yeux. Il recule d'un pas.

- Tienes bolas de Navidad ?

Je comprends, à son air hébété, qu'il me demande de répéter. Je répète. Il éclate de rire. Le petit gros aussi.

Ils rient. Ils rient. Ils rient.

Je ne sais pas si je dois rire moi aussi. Je tousse dans ma main pour cacher mon incompréhension.

Ils arrêtent de rire.

Le petit gros relève ses lunettes fumées, s'essuie les yeux et me fait signe d'y aller.

Ouf ! Je sors. Le soleil plombe. Sur mes épaules, un poids de cinquante kilos disparaît, et mes sens se remettent en fonction. Un vent chaud doucement salin me rappelle la proximité de la mer et pour la première fois, j'entend les grillons.

Je respire, libre.

Martine vient me rejoindre. Elle fronce les sourcils.

- Pourquoi tu leur as dit ça, aux douaniers ?

- Ben, je voulais pas avoir l'air de passer des boules de Noël en contrebande.

- Des boules de Noël ?

- Oui, dans mon sac...

Elle sourit.

- C'est parce que tu ne leur as pas dit que tu avais des boules de Noël...

- Ah non ?

Elle rit.

- Tu leur as dit que tu avais des couilles de Noël.

Je revois alors la tête du douanier. Je comprends maintenant son étonnement.

Et je sais ce que je vais mettre dans le sapin, l'an prochain.

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