La Presse
22 janvier 2004, LP2 p. 5

Blanchet, Bruno

La suce, la bavette et le petit toutou

5 FÉVRIER

En regardant mon agenda, j'ai réalisé que la Saint-Valentin tombe un samedi. Un soir de match de hockey ! Shit.

Pourquoi ça revient à chaque année, ça ? Ça pourrait pas être comme les Olympiques ?

Ma blonde, je l'aime, mais la Saint-Valentin, un peu moins. J'ai de la difficulté avec les affaires trop officielles. Y'a aussi l'idée d'être obligé d'acheter quelque chose qui me rappelle peut-être trop Noël. 5 février. Me semble qu'on en sort à peine. Et le 14, c'est dans...(je calcule) neuf jours.

Bon. Je vais essayer de ne pas être à la dernière minute cette année. Faut juste pas que je m'énerve. J'ai le temps d'y penser.

Et puis, au pire, j'enregistrerai le match. Comprenez, je ne veux pas le manquer : y'a déjà eu un massacre une année...

6 FÉVRIER

Vendredi. Les filles au bureau ont passé la matinée à parler de la Saint-Valentin. "Mon chum m'a déjà acheté ci, mon chum a déjà fait ça", bla bla bla. Chaque fois, les filles rient. Hi hi hi! Ça me stresse. Je me dis que ma blonde, à sa job, doit être en train de faire la même chose. Et que j'aurai beau faire le plus grand effort encore cette année, j'arriverai jamais à lui faire vraiment plaisir.

Et si je faisais simple ? Hein ? Des fleurs. Des chocolats. Un souper au restaurant ? Ou...les trois ? Ça y est. Je me vois le vendredi soir 13 février en train de paniquer au centre commercial. Un vendredi 13 en plus !

Stop. Respire par le nez. T'as encore en masse de temps pour trouver une bonne idée.

7 FÉVRIER

Samedi. On est allé chez ses parents. Quand on est arrivé, son père et sa mère accrochaient des décorations pour la Saint-Valentin, en écoutant du Julio Iglesias. Ils s'embrassaient comme s'ils avaient encore 15 ans.

Dans la voiture, en revenant, ma blonde a soupiré.

- Ils sont tellement romantiques...

Je le savais qu'elle allait me le mettre sous le nez. Mais moi, qu'est-ce que tu veux, je suis pas comme ça. J'ai même un peu de misère à dire je t'aime. Je suis un gars. Et dans ma famille, c'est des affaires que les gars disaient pas.

Elle pose sa tête sur mon épaule.

- Et nous, qu'est-ce qu'on va faire pour la Saint-Valentin?

Fuck. C'est parti.

9 FÉVRIER

Lundi. Ce midi, j'ai mis mes culottes et je suis allé à la bijouterie. Mais, malgré ma bonne volonté, y'a rien qui m'a inspiré. Pas assez pour dépenser 500 piastres, en tout cas ! Je ne veux pas avoir l'air cheap, mais trop, c'est comme pas assez. Je veux pas que ma blonde ait l'impression que j'ai voulu acheter la paix. Ça fait six ans qu'on est ensemble. Et elle me connaît bien.

Cinq jours. Il me reste encore cinq jours.

10 FÉVRIER

Au souper, ma blonde m'a dit de ne rien préparer de spécial pour la Saint-Valentin. Qu'on peut juste rester tranquilles à la maison et se coller dans le divan. Et qu'on n'est pas obligés de s'acheter de cadeaux. Ah bon... Sur le coup, j'étais heureux de ne pas avoir acheté de bijou, hier.

Mais en même temps, je sais ce que ça veut dire.

Elle veut que je la surprenne.

11 FÉVRIER

Si je partais une chicane ? Ça règlerait le problème...

12 FÉVRIER

Jeudi. Paul, mon voisin de bureau, m'annonce qu'il part pour New York avec sa blonde pour la Saint-Valentin. Et qu'elle ne le sait pas.

Pourquoi je n'ai jamais de bonnes idées comme ça?

Demain. Demain, c'est sûr, je vais avoir le flash du siècle.

13 FÉVRIER

Vendredi. J'ai dit à ma blonde que je serais en retard pour le souper. J'ai prétexté un rendez-vous avec un client. Mais c'est vraiment pour aller magasiner.

Au centre commercial, je remarque que je ne suis pas le seul dans la même situation! Je fais le tour des sections féminines, les parfums, la lingerie, etc. Y'a vraiment rien qui m'accroche.

Je suis découragé. Pourtant, j'aime ma blonde. Faut croire que j'arrive juste pas à le transposer dans un objet. Pourquoi la Saint-Valentin, c'est pas un congé? Seulement un congé.

Je m'arrête prendre un café avant de rentrer. À la table en face, un beau petit couple rigole franchement. Leur petit garçon d'à peu près 2 ans s'est enfoncé le visage dans un gâteau au chocolat et il en a jusque dans les oreilles. Il rit. La fille embrasse son chum.

Je rentre à la maison le coeur gros. Je sais ce que je vais proposer à ma blonde pour lui dire que je l'aime.

14 FÉVRIER

Ma blonde s'est levée tôt pour me préparer un beau petit-déjeuner. Avec une fleur et un baiser. Et elle a posé plein de petits coeurs sur le réfrigérateur. Je suis surpris... Je lui dis que lui offrirai son cadeau après le souper. Elle me dit que je n'aurais pas dû dépenser d'argent pour ça. Mais au fond, je sais qu'elle est heureuse que je ne l'aie pas oublié. Si je lui disais que ça fait neuf jours que je me torture l'esprit, elle me croirait pas.

Dans l'après-midi, je vais à la pharmacie. En tout, ça me coûte 13 dollars et 48 cennes.

Au souper, je la sens impatiente de voir ce que je lui ai acheté. Je la fais languir. Pendant qu'elle sert le dessert, je fouille dans la poche de mon manteau, et je pose le sac du Jean Coutu sur la table. Le coeur veut me sortir de la poitrine.

Ça fait assez longtemps qu'on s'en parle...

Elle revient à table. Elle remarque le sac.

- C'est quoi ça?

- C'est ton cadeau.

Elle fait une drôle de tête.

- Mon cadeau?

- Euh, notre cadeau.

- Ah oui ?

Elle s'empare du sac de plastique avec un air déçu. Elle se force pour sourire. Elle ouvre le sac. Ses yeux se remplissent d'eau. Elle éclate en sanglots. Elle n'est plus capable de dire un mot. De la voir comme ça, pleurer de joie, ça m'a fait pleurer moi aussi. C'était beau.

On s'est serré dans nos bras. On s'est embrassé. J'ai pesé sur "REC". Pis on a fait un bébé. Peut-être même deux.

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