Depuis quelques semaines, je ne sais pas ce qui se
passe, mais je me fais aborder dans la rue comme
jamais auparavant.
"Bruno! T'es où? Qu'est-ce tu fais? On te voit pus!
T'es-tu malade? T'es-tu barré de la télé?"
Wow.
D'abord, à tous ces gens qui s'inquiètent, je dis un
gros merci, sachez que ça me touche énormément.
Mais je vais très bien. Et je ne suis pas barré. Pas
t'encore. Je suis au contraire très busy.
Présentement, je suis en postproduction pour une série
documentaire intitulée Les Fous de la rue, qui sera
diffusée à ARTV en septembre 2004.
Voilà pour la plogue.
Quant au tutoiement utilisé depuis toujours entre
nous, je suis désolé de vous annoncer que c'est fini.
Officiellement.
Je vous aime beaucoup. Mais je suis un monsieur,
maintenant.
Lundi, le 29 mars, j'ai eu 40 ans.
Et je prends ça très au sérieux. Non mais, quand même,
40 ans, ça commence à sonner professionnel, non?
Entoucas.
La veille, j'étais excité.
Tellement excité, que je suis resté éveillé dimanche
soir pour voir si, à minuit, il allait se passer
quelque chose. Je vous le jure. Je me suis assis à
table, tout seul, dans la cuisine, et j'ai regardé
tourner les chiffres sur l'horloge de la cuisinière.
11 h 57.
Je m'aperçois alors que je suis encore un adolescent.
Et que j'ai trois minutes pour devenir un homme.
11 h 58.
Quarante années réduites à deux minutes d'existence.
C'est suffocant.
11 h 59.
(...)
Minuit. Je me souhaite " bonne fête ". Je regarde
autour. Rien.
À 0 h 01, le réfrigérateur part.
Je ne sais pas à quoi je m'attendais. Mais je sais ce
à quoi je ne m'attendais pas...
Au bureau, la semaine dernière, j'avais dit à mes
collègues de ne rien préparer de spécial, que je
préférais à la limite qu'on ignore même " un peu " mon
anniversaire. Ça me gêne, ces choses-là. Tout le monde
m'a dit: "Oui, oui, pas de problème."
Quand je suis arrivé au bureau, lundi matin, le
terrain devant l'immeuble était plein de pingouins
avec des pancartes qui disaient: "Klaxonnez, c'est la
fête de Bruno."
Dans le hall, il y avait des ballons bleus, blancs,
rouges, des rubans, et une jolie banderole pour me
rappeler mon âge et mon nom. Et marquer le début d'une
longue journée.
Pendant le dîner, dans la salle de conférence où tout
le monde était réuni autour d'un gâteau, un imitateur
d'Elvis avec des ballons est d'abord venu me chanter
une chanson. Une chanson d'Elvis. Et il a insisté pour
que je chante avec lui. C'était horrible.
Je voulais fondre.
Juste avant de partir, il a dit " Elvis has left the
building " et, désormais, cette phrase sera pour moi
synonyme de soulagement.
Puis, à 13 h, la nouvelle assistante-monteuse dont on
m'avait parlé le vendredi de la semaine précédente est
arrivée au bureau. Innocemment, elle s'est installée à
côté de moi, dans la salle de montage, et m'a demandé
de lui décrire le système. Naïf, je me suis mis à lui
expliquer notre façon de procéder. J'étais tourné vers
l'ordinateur quand son pied s'est posé sur ma cuisse.
J'ai vite saisi. Mais je me suis retourné lentement.
Elle était en train de se déshabiller. Et toute la
gang du bureau était dans la porte en train de se
bidonner. Je devais être rouge comme une tomate. Avant
que je puisse esquisser le moindre geste de
protestation, la fille, topless, s'était assise sur
mes genoux pour me donner des petits becs dans le cou
en m'appelant son " petit bonhomme pas de cou ". Je ne
savais plus où quoi ni qui comment quand.
C'est là que le clown est entré en hurlant.
"Bonne fête Tite Dent!"
Une perruque mauve, mal rasé, il sentait la cigarette
et la bière. Il a toussé un coup, puis a éclaté de
rire en apercevant la danseuse; elle aussi,
d'ailleurs, en voyant sa sale tronche.
J'étais dans un film de Fellini.
Le clown a replacé sa grosse boucle à pois rouges de
clown, il a baragouiné un truc en langue de clown,
puis il m'a remis un bouquet de ballounes de clown.
Et il a donné une petite tape de clown sur la fesse de
la danseuse, avant de sortir.
Je croyais avoir tout vu. Non...
À 17 h, comme je suis un fan de Star Trek, Spock et le
capitaine Kirk sont débarqués pour me souhaiter bonne
fête. Mais ils ressemblaient à Dominique et Martin.
J'ai eu un peu peur sur le coup. Heureusement, ils ne
se sont pas déshabillés.
Soulagé, je quitte le bureau pour aller souper chez ma
soeur Chantal. Enfin la paix! Du moins, c'est ce que
je croyais...
Essoufflé et encore ébranlé, j'ouvre la porte.
Surprise! Il y a là ma blonde de secondaire deux, ma
blonde du cégep, la maman de mon fiston et ma blonde
de l'année passée! Hein? Je capote. Ma soeur rigole.
C'est elle qui a eu l'excellente idée d'inviter quatre
de mes " ex " à célébrer. Une de chaque génération, ça
va être cute, qu'elle s'est dit.
Ouf!
Ç'a été un massacre. À quatre, elles se sont relancées
toute la veillée. " Y'a oublié ma fête ", " y'a cruisé
ma chum ", " y'est parti deux jours sans m'appeler ",
etc, etc, etc. J'ai mangé toute une volée.
Tous des mensonges, en plus! À un moment donné, j'ai
cru que ça ne s'arrêterait jamais. C'était la Croisade
contre les Albigeois. Trente ans d'horreur. J'ai
rarement été aussi humilié. Et, d'habitude, je fais ça
tout seul.
Avant le coup de minuit, mon " ex-ex ", un peu
pompette, s'est approchée en titubant.
- Pis, Bruno, as-tu pris des résolutions, là? T'as
jusqu'à minuit!
J'ai même pas eu besoin de réfléchir.
- J'en ai pris une. Pis une bonne.
- Ah oui? Tu veux-tu me dire c'est quoi?
- Oh oui!
Elle tend l'oreille.
- C'est vraiment la dernière fois que j'ai 40 ans.