La Presse
1 avril 2004, p. LP25

Blanchet, Bruno

40 ans

Depuis quelques semaines, je ne sais pas ce qui se passe, mais je me fais aborder dans la rue comme jamais auparavant.
"Bruno! T'es où? Qu'est-ce tu fais? On te voit pus! T'es-tu malade? T'es-tu barré de la télé?"
Wow.
D'abord, à tous ces gens qui s'inquiètent, je dis un gros merci, sachez que ça me touche énormément.
Mais je vais très bien. Et je ne suis pas barré. Pas t'encore. Je suis au contraire très busy.
Présentement, je suis en postproduction pour une série documentaire intitulée Les Fous de la rue, qui sera diffusée à ARTV en septembre 2004.
Voilà pour la plogue.
Quant au tutoiement utilisé depuis toujours entre nous, je suis désolé de vous annoncer que c'est fini. Officiellement.
Je vous aime beaucoup. Mais je suis un monsieur, maintenant.
Lundi, le 29 mars, j'ai eu 40 ans.
Et je prends ça très au sérieux. Non mais, quand même, 40 ans, ça commence à sonner professionnel, non?
Entoucas.
La veille, j'étais excité.
Tellement excité, que je suis resté éveillé dimanche soir pour voir si, à minuit, il allait se passer quelque chose. Je vous le jure. Je me suis assis à table, tout seul, dans la cuisine, et j'ai regardé tourner les chiffres sur l'horloge de la cuisinière.
11 h 57.
Je m'aperçois alors que je suis encore un adolescent. Et que j'ai trois minutes pour devenir un homme.
11 h 58.
Quarante années réduites à deux minutes d'existence. C'est suffocant.
11 h 59.
(...)
Minuit. Je me souhaite " bonne fête ". Je regarde autour. Rien.
À 0 h 01, le réfrigérateur part.
Je ne sais pas à quoi je m'attendais. Mais je sais ce à quoi je ne m'attendais pas...
Au bureau, la semaine dernière, j'avais dit à mes collègues de ne rien préparer de spécial, que je préférais à la limite qu'on ignore même " un peu " mon anniversaire. Ça me gêne, ces choses-là. Tout le monde m'a dit: "Oui, oui, pas de problème."
Quand je suis arrivé au bureau, lundi matin, le terrain devant l'immeuble était plein de pingouins avec des pancartes qui disaient: "Klaxonnez, c'est la fête de Bruno."
Dans le hall, il y avait des ballons bleus, blancs, rouges, des rubans, et une jolie banderole pour me rappeler mon âge et mon nom. Et marquer le début d'une longue journée.
Pendant le dîner, dans la salle de conférence où tout le monde était réuni autour d'un gâteau, un imitateur d'Elvis avec des ballons est d'abord venu me chanter une chanson. Une chanson d'Elvis. Et il a insisté pour que je chante avec lui. C'était horrible.
Je voulais fondre.
Juste avant de partir, il a dit " Elvis has left the building " et, désormais, cette phrase sera pour moi synonyme de soulagement.
Puis, à 13 h, la nouvelle assistante-monteuse dont on m'avait parlé le vendredi de la semaine précédente est arrivée au bureau. Innocemment, elle s'est installée à côté de moi, dans la salle de montage, et m'a demandé de lui décrire le système. Naïf, je me suis mis à lui expliquer notre façon de procéder. J'étais tourné vers l'ordinateur quand son pied s'est posé sur ma cuisse. J'ai vite saisi. Mais je me suis retourné lentement. Elle était en train de se déshabiller. Et toute la gang du bureau était dans la porte en train de se bidonner. Je devais être rouge comme une tomate. Avant que je puisse esquisser le moindre geste de protestation, la fille, topless, s'était assise sur mes genoux pour me donner des petits becs dans le cou en m'appelant son " petit bonhomme pas de cou ". Je ne savais plus où quoi ni qui comment quand.
C'est là que le clown est entré en hurlant.
"Bonne fête Tite Dent!"
Une perruque mauve, mal rasé, il sentait la cigarette et la bière. Il a toussé un coup, puis a éclaté de rire en apercevant la danseuse; elle aussi, d'ailleurs, en voyant sa sale tronche.
J'étais dans un film de Fellini.
Le clown a replacé sa grosse boucle à pois rouges de clown, il a baragouiné un truc en langue de clown, puis il m'a remis un bouquet de ballounes de clown.
Et il a donné une petite tape de clown sur la fesse de la danseuse, avant de sortir.
Je croyais avoir tout vu. Non...
À 17 h, comme je suis un fan de Star Trek, Spock et le capitaine Kirk sont débarqués pour me souhaiter bonne fête. Mais ils ressemblaient à Dominique et Martin. J'ai eu un peu peur sur le coup. Heureusement, ils ne se sont pas déshabillés.
Soulagé, je quitte le bureau pour aller souper chez ma soeur Chantal. Enfin la paix! Du moins, c'est ce que je croyais...
Essoufflé et encore ébranlé, j'ouvre la porte. Surprise! Il y a là ma blonde de secondaire deux, ma blonde du cégep, la maman de mon fiston et ma blonde de l'année passée! Hein? Je capote. Ma soeur rigole.
C'est elle qui a eu l'excellente idée d'inviter quatre de mes " ex " à célébrer. Une de chaque génération, ça va être cute, qu'elle s'est dit.
Ouf!
Ç'a été un massacre. À quatre, elles se sont relancées toute la veillée. " Y'a oublié ma fête ", " y'a cruisé ma chum ", " y'est parti deux jours sans m'appeler ", etc, etc, etc. J'ai mangé toute une volée.
Tous des mensonges, en plus! À un moment donné, j'ai cru que ça ne s'arrêterait jamais. C'était la Croisade contre les Albigeois. Trente ans d'horreur. J'ai rarement été aussi humilié. Et, d'habitude, je fais ça tout seul.
Avant le coup de minuit, mon " ex-ex ", un peu pompette, s'est approchée en titubant.
- Pis, Bruno, as-tu pris des résolutions, là? T'as jusqu'à minuit!
J'ai même pas eu besoin de réfléchir.
- J'en ai pris une. Pis une bonne.
- Ah oui? Tu veux-tu me dire c'est quoi?
- Oh oui!
Elle tend l'oreille.
- C'est vraiment la dernière fois que j'ai 40 ans.

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