La Presse
31 mars 2005, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 33

HAPPY

À Vang Viang, dans la province d'Ouskisfum Lhop Yom, on sert des pizzas heureuses, des "hap py pizzas". Je viens de débar quer avec Scott Richards, un gars d'Edmonton qui travaille à Dubaï pour Emirates Airways, et on crève de faim. Le prospect d'une pizza nous fait saliver et si elle est "happy" en plus, allons-y!

Situé dans une vallée spectaculaire, le village de Vang Viang n'a lui-même rien de très impressionnant. Cet arrêt d'autobus pour backpackers qui s'est transformé en fausse petite localité est en fait un boulevard, à la Khao San Road, où s'alignent restaurants, bars, agences de voyages et tatoo parlors. (C'est étonnant le nombre de personnes qui se font tatouer en voyage... En fait, c'est étonnant, le nombre de personnes qui portent des tatouages! Crise d'identité? Besoin d'affirmation? J'ai une suggestion pour vous: ne vous faites pas faire de tatous. Vous allez être bien plus différents. Et dites-vous qu'un jour, dans 30 ans (plus précisément un jeudi, à deux heures et demie de l'après-midi), toute une génération, en même temps, va regretter amèrement le "Fuck the World" en gothique sur sa grosse bedaine ou le dragon qui crache du feu sur le toton.)

De retour à Vang Viang, au Laos. La seule particularité de l'endroit? Tous les établissements ont un téléviseur, et tout le monde écoute la sitcom américaine Friends. Faque, quand tu marches sur la rue, t'entends des petits oiseaux et des rires en canne.

Une demi-heure après avoir bouffé et deux Beerlao plus tard (la meilleure bière en Asie et la moins chère), nous décidons, Scott et moi, de descendre au bord de la rivière pour contempler le paysage. En route, nous croisons Sawahk, un vieux monsieur Lao qui parle un français impeccable- il vous fait dire "bonjour, Québécois"-, puis on s'amuse avec un papillon bleu et noir qui s'est posé sur mon casque, nous traversons ensuite un ruisseau où les grenouilles sont plus petites que les têtards- tellement cutes!- et finalement, on atteint la rivière. Je trouve Scott particulièrement souriant. Et là, ça me rentre dedans. Boumcracfioupatragniacfmoooou. Tout à coup, je comprends le "happy" dans "happy pizza".

Et je suis dans le plus beau paysage du monde. Les karsts, des montagnes de calcaire vertigineuses, se dressent comme des obélisques et plongent dans la rivière où des enfants courent pieds nus (en riant) dans de la grosse roche glissante et se jettent tête première dans ça d'épais d'eau pour essayer de rattraper leur petit cousin de trois ans qu'ils viennent de pitcher dans le courant et qui commence à avaler de l'eau à force de crier au secours, j'ai peur, je ne veux pas mourir, en laotien (que je comprends parfaitement), pendant qu'un tout petit bout de garçon qui a sauté comme un pirate sur le kayak d'une touriste essaie de se lever debout derrière la madame en se tenant après son chapeau et elle crie et deux buffles d'eau qui ont l'air de rhinocéros de dos engagent un combat de "mouh!" pour gagner le coeur de la belle en chaleur qui se désaltère, le cul dans les airs, et le vent frais et l'air pur vous fouettent la peau et vous rappellent l'existence de votre corps dans l'espace qui ne fait qu'un avec votre cerveau et tout votre être et votre ego disparaissent avec le soleil qui brûle une dernière fois avant de s'éteindre.

AAAAH.....

Au bout de deux heures de digestion de pizza du bonheur, je m'aperçois que Scott n'est plus là. Et que c'est la nuit. Je me lève. Tiens, j'étais assis! Dans l'eau en plus. J'ai le fond de culotte mouillé et j'ai froid. Ça doit être parce que je dégèle. Je fouille dans mes poches. De l'argent. Mes papiers. C'est tout. Je suis déçu. J'ai oublié de demander un reçu au resto. Et je n'ai aucune idée où est mon hôtel.

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