Shanghai, Chine - Le film québécois La Grande séduction était projeté, plus tôt cette semaine, au Festival international du film de Shanghai. Le globe-trotter du cahier Vacances/Voyage de La Presse, Bruno Blanchet, qui joue dans le film, a assisté à la représentation. Voici son compte-rendu.
Depuis cinq jours que je me promenais dans Shanghai et que je voyais les affiches du Festival international du film de Shanghai en me disant que je ne serais malheureusement plus ici pour y assister (à La Presse, on me paye pour bouger!). Cinéphile que je suis, j'avais évité de regarder le programme pour me souscrire à la frustration d'avoir raté la première chinoise du dernier Wenders ou de Manderlay (je suis un vieux fan de LVT), et ne voilà-tu-pas qu'en cherchant l'heure de projection de Star Wars 3 (pour faire changement des tab... de films de karaté), je tombe sur un dépliant du festival qui annonce, dans trois jours, dans le cadre de la sélection "Panorama", la présentation du film Seducing Doctor Lewis, version anglaise de... La Grande Séduction! La Grande Séduction, réalisation de Jean-Francois Pouliot et scénario de Ken Scott, une comédie émouvante que vous avez tous vue, je l'espère, et en plus (et surtout!), un film dans lequel je joue! Un petit rôle, mais quand même... en Chine! Wow! Moi! Bibi, Brun Blanc, made in Rosemont, devenu big megastar in the world! Hi hi! Et ducon, je ne serai pas là pour y assister!
Non non non. Ce n'est pas sérieux.
Est-ce que mon voyage de bientôt 13 mois sans destination précise ni autre but que de rentrer éventuellement et en un seul morceau à la maison m'aurait conduit, par hasard, des îles Fidji jusqu'à Shanghai, en Chine, pour rater de 72 heures l'apparition fortuite de ma grosse face sur un écran de cinéma chinois?
No way! Si je ne crois pas au destin (ni aux anges ni aux "signes" ni aux crèmes amaigrissantes ni à "ton chèque est dans malle"), je ne crois pas non plus au hasard. Pas à celui-ci, dans tous les cas. Le voyage peut attendre. Faut que je reste ici pour voir ça.
Quitte à demander une extension de visa.
Le lendemain, pour avoir une "passe-passe", je débarque comme un dalmatien dans un jeu de billes (variation) au bureau de l'organisation du festival, wouf wouf ni hao, et après m'avoir fait attendre pendant 40 minutes, on me traite avec tous les égards dus à mon nouveau statut de star internationale.
"Ah oui? Vous jouez dans un film! So what?"
(Je suis allé me voir dans le miroir après ma rencontre avec monsieur Festival. De la manière dont il me regardait, je pensais que j'avais peut-être un tas de marde sur la tête.)
Ok. Je réfléchis. Y'a pas 12 solutions! La seule façon qu'il me reste de pouvoir assister au film est de courir au Peace Cinema pour m'acheter un billet.
Pourvu qu'il en reste!
Taxi! Évidemment, je suis à l'autre bout de Shanghai et, par hasard, aujourd'hui est la journée officielle des bouchons de circulation, avec deux millions de personnes qui célèbrent en klaxonnant. Comme la politique, et contrairement au Jell-O, ça fait beaucoup de bruit, mais ça ne bouge pas.
La pression monte dans ma bulle. Soudainement, l'idée de ne pas revoir Ken, Raymond, Pierre, David, Benoit, Marie-France, Réal, monsieur Pelletier, Lucie Laurier (je t'aime!) et les autres me tord l'intérieur. Aaaaah! J'ai l'impression d'être dans le pire des rêves, dans le plus frustrant des songes, vous savez, celui où on n'est pas capable de courir (dans La signification des rêves de Madame Minou, ce rêve signifierait que "vous êtes aux prises avec une situation devant laquelle vous vous sentez impuissants", et que vous avez dépensé 22$ pour un livre imbécile). Je sors du taxi, et je sprinte en direction du cinéma.
Des billets, il en restait trois.
Le jour du film, imaginez-vous donc que... je suis nerveux! Les mains moites, la bouche sèche, le cou mou; cou'donc, j'ai le trac! Ha ha! De quoi j'ai peur, voulez-vous bien me dire? Hier soir, j'en ai mal dormi, tellement j'étais excité. En fermant les yeux, sur l'oreiller, je n'ai pas pu m'empêcher de me jouer des clips du film dans la tête. J'ai commencé par revoir la scène qui m'avait le plus bouleversé, celle ou Benoit Brière, le banquier, raccroche le téléphone après s'être fait traiter de guichet automatique. Ensuite, celle qui m'avait fait le plus rire, quand Pierre Collin sort les poissons du congélateur. Puis, la plus tendre, quand Raymond et David parlent de paternité dans la chaloupe. Finalement, toutes celles avec Lucie Laurier.
20 h 45. La salle est pleine de chinois. C'est plutôt... étrange! Je demande à mon voisin chinois pourquoi il vient voir le film. C'est le titre qui m'a séduit, me répond Harry, le nom anglais qu'il se donne (car souvent les Chinois se donnent des noms anglais. Alors moi, je me suis donné un nom chinois. En Chine, on m'appelle "Pouf".)
Les lumières s'éteignent. Le film débute. Le bateau. Les crabes. Et Raymond Bouchard en voix hors-champ! C'est la version originale! Je braille comme un bébé. Les épaules me sautent. Je suis incapable de m'arrêter. Ça y est. Les fusibles ont sauté! Tilt! Ça devait être de ça que j'avais peur. De la surcharge de bonheur.
Les 10 premières minutes, je les ai donc passées dans la brume, secoue, jusqu'à ce que ma grosse face apparaisse a l'écran et que mon voisin me reconnaisse et qu'il se mette à le crier dans le cinéma. Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire. De trouver ça absurde à mort. Chut! Shut up Harry!
Mais au fond, maudit que j'étais fier.
Et la suite du film? Aussi bon que la première fois. Les Chinois ont adoré. Ils ont ri comme des fous. Aux bons endroits. À la fin, ils ont applaudi. Moi aussi.
Salut les amis.
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