La Presse
18 février 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 79

Du cinéma quasi porno

Le Bangladesh n'est pas soumis à la loi islamique, la charia, mais il demeure un pays conservateur en titi. À Dacca, les distractions nocturnes auxquelles nous sommes habitués en Occident n'abondent pas ("À D-Dacca, les nuits sont longues", aurait chanté Pierre Lalonde au Begue-ladesh). À part les quelques clubs privés réservés aux employés des missions étrangères et aux happy few bengalis, il n'existe ici aucun endroit où faire la fête. Oh si! Le "bar" du Sheraton sert - aux hommes seulement - de la bière tablette à huit dollars US la canette. Mais quand vous savez que huit dollars représentent le salaire hebdomadaire des trois quarts de la population (celle qui travaille, car 45% des jeunes sont sans emploi), vous trouvez indécent de le gaspiller sur du houblon pas bon dans un club unisexe éclairé au néon. À part cela, les salles de théâtre et les expositions sont rares - la scène artistique occupe à peine un quart de page dans les quotidiens - et les musées sont fermés le soir (et plates le jour). Que reste-t-il?

Vous avez deviné! L'industrie du film de Dacca, la "Dhallywood", produit près de 200 films par année: d'excellents comme The Claybird, primé au festival de Cannes et premier film bengali aux Oscars, mais aussi (et surtout) une pléthore de navets absolument extraordinaires pour tout "psychotronique" qui se respecte. Salut, Hugues et Serge! Viva CIBL!

Des le premier film que j'ai vu - parce que j'en ai déjà vu plusieurs, vous me connaissez, moi et les affaires pas bonnes -, j'ai capoté au point que je veux en faire un. PS: j'ai commencé à écrire le scénario, Roger, je t'envoie ça sur une napkin. C'est tellement particulier, comment vous décrire... Prenez une histoire classique: la soif de vengeance d'un petit garçon devenu grand (pensez à Il était une fois dans l'Ouest de Leone). Au Bangladesh, le film met en scène le beau bon colon, le méchant laid épais, la super belle tarte et la toutoune cochonne (beau titre...), et débute comme un drame policier, avec des gros fusils, des gros bras et beaucoup trop de sang, puis un des personnages se transforme en cobra géant (!) et ça devient Godzilla contre Ultraman.

Ensuite des méchants sortent de nulle part et, soudainement, il fait nuit dans un film de karaté qui devient une comédie quand le duo de clowns "le petit et le gros" présente un numéro de coups de pieds au derrière (le jour) qui sera (évidemment!) interrompu par la pulpeuse (le soir!), qui se met à chanter et à danser, avec gros plans insistants sur ses fesses et ses gros seins dignes du pire Russ Meyer.

Le cycle recommence, avec des micros dans le cadre, des caméramans en réflexion dans les miroirs, des mouvements de caméra fabuleux (zoom in, zoom out, snap, gros plan hors foyer) et toutes les erreurs-horreurs qu'il est permis d'imaginer. J'avais pas autant ri depuis Agent Double 70 avec Chesty Morgan, le fameux film dans lequel elle étrangle les bandits avec ses seins.

Mais le plus étonnant demeure que cette "chose" soit produite et présentée au Bangladesh! Dans un pays où les femmes doivent s'habiller avec les rideaux du salon de notre ancienne maison de la rue Esther à Fabreville (les bleus, tu te souviens, Maman?), et où les manifestations publiques d'affection sont fortement déconseillées (par la police, à coups de bâtons et de pieds, j'ai vu ça à la télé). Comment se fait-il que les "gouverneux" et les religieux n'imposent pas de censure sur ces oeuvres immorales au goût douteux? C'est à n'y rien comprendre. Amateurs d'insolite, profitez-en avant qu'ils ne s'en aperçoivent.

Invité à l'Aïd

Dans un autre ordre d'idées, quand je suis rentré, tard après le cinéma, j'ai croisé, devant mon hôtel, un des disciples du docteur Moustafa (voir chronique de la semaine dernière). Il y était "par hasard", en train d'errer, je suppose. Il a voulu qu'on aille prendre un café. J'ai prétexté un mal de tête. Je trouvais trop "fortuite" cette rencontre...

Puis, dans ma boîte de réception hotmail, un message du docteur M.: je suis invité à une célébration musulmane, l'Aïd, où, pendant trois jours, on égorgera des vaches, des chèvres et des chameaux, en pleine rue.

Ça nous tente-tu d'y aller?

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