La Presse
11 février 1999, p. D1

Massé, Isabelle

Cupi...dingue

On imaginait Cupidon joufflu, frisé à rendre jaloux les stylistes des salons de coiffure, vêtu d'un costume céleste et, surtout, imberbe. Il a plutôt le cheveu fou, la mine indescriptible, le regard ailleurs. Son accoutrement rappelle les pubs de Pampers. En fait, il n'a de joufflu que de petites poignées d'amour près du nombril! Étonnante, cette ressemblance avec Bruno Blanchet, de La fin du monde est à 7 heures! Pour des milliers de gens, Cupidon n'est qu'un mythe, qu'un sympathique bambin qui égaie l'imagination des amoureux. Il est grand temps de démythifier ce personnage qui a uni, à ses dires, des danseuses nues, des bûcherons et plusieurs vaches. Cupidon étant de passage à Montréal, en chair et en os, pour un changement d'ailes, nous l'avons attrapé au vol. Qui est-il? D'où vient-il? À quelle vitesse vole-t-il? Il nous ouvre son coeur, en page D3, juste à temps pour la Saint-Valentin.

La Presse
11 février 1999, p. D3

Massé, Isabelle ; Blanchet, Bruno

À coeur ouvert

Oui, Cupidon existe! De passage dans le ciel de Montréal, il a gentiment accepté de descendre sur terre pour répondre à nos questions les plus... évidentes. Qui aurait cru qu'il pouvait causer en français? Tantôt poète, tantôt philosophe, Cupidon se livre ici en toute... absurdité!

Qu'est-ce que l'amour?

L'amour, c'est d'abord un mot de cinq lettres. Et ces cinq lettres-là, il faudrait arrêter de les servir à toutes les sauces. L'amour, comme le macaroni, ce n'est pas parce qu'on l'a préparé qu'on sait comment le servir. Ce n'est pas parce qu'on s'en nourrit qu'on le partage. Qu'on en ait ou non envie, on finit toujours par y goûter. Ça rend de bonne humeur ou ça tombe sur le coeur. D'une façon ou d'une autre, ça finit toujours par se digérer. Puis, on retourne en chercher, parce que ça ne coûte rien et ça bourre.

Es-tu déjà tombé en amour?

Une fois, dans un parc, je me suis assis par mégarde sur une de mes flèches. Instinctivement, je me suis dit: «Ayoye donc, bâtard!» Soudainement, le monde entier m'est apparu comme un petit minou de papier de toilette. D'une douceur et d'une pureté extraordinaire. Il y flottait une brume chaude, invitante, et j'étais moi-même transformé, porté par l'air tel un monarque en route vers le Sud. J'avais une de ces pulsions animales... Wow! Un écureuil passait justement par là. J'ai craqué. J'avais devant moi l'écureuil de ma vie. Celui avec qui je voulais ramasser des peanuts pour le restant de mes jours. Je me suis approché de lui. Je lui ai tendu amoureusement la main, avec mon coeur dedans. Il a eu peur. Il est grimpé dans un arbre. Je ne l'ai plus jamais revu.

Voyages-tu beaucoup?

Ne m'en parle pas! Je suis toujours mêlé. Surtout avec les maudites flèches qui voyagent à droite en Angleterre! Je vais finir par m'habituer, mais en attendant, je te jure que j'en accouple de la vache avec des trains...

À quelle vitesse voles-tu?

À 100 km / h sur la grande route, à 50 km / h dans les petites rues et 30 km / h au-dessus des zones écolières. Je suis prudent et je ne prends jamais mes ailes lorsque je suis pompette.

As-tu des ennemis?

Un seul véritable: le vent. J'ai dû crever une quinzaine de pneus de bicyclettes l'année dernière. Ça me gêne toujours un peu de voir le monde tomber à cause de moi. Mais reste que c'est drôle en mosus lorsque le gars se relève le menton fendu long de même et qu'il demande sa roue de bicyclette en mariage.

En plus, je pense que je commence à être un peu myope. Il arrive que mes tirs soient plus ou moins précis. Mais c'est dans ces occasions-là qu'on s'aperçoit qu'on ne fait rien pour rien. Ce doit être ça, la théorie du chaos. Par exemple, une fois, j'ai matché une danseuse nue avec la boule miroir qui tournait au-dessus de sa tête. «Oh! My God!» que je me suis dit. Ben, ce soir-là, les clients du bar ont vu en exclusivité le premier numéro du Cirque du Soleil.

As-tu un code déontologique?

Oui. Comme dans tous les métiers, il y a des règles à respecter. Mais c'est sûr qu'on se paie une petite fantaisie ici et là du genre un arbre et un bûcheron ou un bourreau et sa victime. Mais pas trop souvent, il faut faire attention de ne pas bousculer le fragile équilibre de la nature.

Est-ce qu'il y a des gens qui évitent tes flèches?

Oui. Il y en a que les flèches ne touchent à peu près jamais, comme les soldats. Ils sont bien entraînés pour les éviter et ils se protègent parce que l'amour, évidemment, ça les tuerait. Ce qui n'est pas nécessairement l'idéal pour un militaire sur un champ de bataille.

Évites-tu de tirer sur certaines personnes?

Oui, les cannibales.

Où as-tu appris à tirer?

Je n'ai jamais appris à tirer. Ça paraît pas!

Es-tu nostalgique?

Pas vraiment. J'ai eu des moments difficiles dans les années cinquante. Le monde était tellement straight que, pour me désennuyer, je tirais sur les voitures. Ça s'est réglé quand les femmes ont décidé de ne plus porter de soutien-gorge. Ah! c'était le bon temps, les années soixante-dix... Je n'avais qu'à aller dans un party, je tirais deux flèches dans le tas, les yeux fermés, et elles se ramassaient toutes nues!

Malgré le stress, les horaires de fou et l'anonymat des grandes villes, le monde moderne a tout de même ses avantages. Je n'aurais jamais cru qu'un jour je pourrais simplement tirer des flèches sur de parfaits inconnus dans des pays étrangers, pour les voir ensuite s'échanger de petits mots doux pleins de fautes d'orthographe en chattant sur Internet.

Quelle est la plus belle chanson d'amour?

Celle qui joue le dimanche matin pendant le petit déjeuner et qu'on n'entend pas. À cause de l'odeur du café. Puis à cause du bonheur. Pas du bacon.

Quel est ton plus mauvais coup?

Adam et Ève.

Ton plus beau coup?

Le lait et les biscuits, c'est moi.

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